Déshumanisation et Psychanalyse

Déshumanisation et psychanalyse : Clinique ? Ethique ? Politique ?  Le séminaire de la Commission Européenne devient aussi un groupe de travail préparatoire à ce congrès qui aura lieu en novembre 2018. D’ici là auront lieu, dans plusieurs villes d’Europe, des journées préparatoires. Appal a participer aux comites dórganisation, propositions dínterventions et sommunications.

Les psychanalystes ont de plus en plus recours au lexique de « l’humanité » pour décrire les caractéristiques du malaise contemporain dans la culture : déshumanisation, caractère inhumain des relations sociales, retour à la référence de l’humanisme, ou exhortation à une humanisation. Cette résurgence ne doit-elle pas nous poser question ? Que signifie-t-elle du point de vue de psychanalyse et de la part de psychanalystes ? À quel endroit l’outillage conceptuel de la psychanalyse se dérobe-t-il pour que l’on doive recourir à un tel registre, qui lui est étranger ? À quelles expériences limites fait écho ce vocabulaire ?

L’usage est ambigu et paradoxal puisque l’inhumain en question se ramène à une violence et une cruauté proprement humaines. Quant à la déshumanisation, a-t-elle jamais transformé un homme en autre chose qu’un homme (Cf. Robert Antelme, L’espèce humaine), quels que soient les projets délirants des tortionnaires? Et le petit d’homme, si son destin est bien souvent de boiter sur le plan de l’accès au symbolique et de la subjectivation, en quoi pourrions-nous affirmer, nous psychanalystes, qu’il n’est pas humanisé? Ou pas assez, et à comment le mesurer ?

Ce lexique de l’humain et de l’inhumain ne peut pas ne pas faire référence au profond traumatisme de la Shoah dans notre culture. Cependant, son extension analogique irréfléchie à quasiment tous les tracas du monde moderne (de la médecine hypertechnicisée aux mutations sociales et familiales contemporaines, en passant les effets de la précarité et de l’exil) aboutit à une sorte d’annulation de ce que fut réellement le projet d’extermination des juifs et une occultation des réelles conséquences de cette catastrophe dans l’actuel. Le paradoxe du concept de « dignité humaine » en est une bonne illustration.

D’abord introduite dans la modification de 1948 de la Déclaration des droits de l’homme, cette formule a intégré le droit français en 2004 avec les lois concernant la bioéthique. Nombre de juristes contestent la pertinence de cette introduction qui transforme ce qui était introduit comme le fondement de tous les autres droits fondamentaux en un instrument mou, inconsistant et multifonctions (condamnations à ce titre: les affiches Benetton, le lancer de nains, la poupée Nazo le Skizo…).

Notre tâche n’est-elle pas de reprendre l’examen précis de chacune des occurrences de ce lexique, aussi bien lorsqu’il sert à décrire les méfaits de la modernité que lorsqu’il signale les limites de nos outils face à des situations cliniques extrêmes (traumatisme et torture, psychologie du bourreau…)? Ce décollement nous éviterait par exemple de confondre le sentiment d’exclusion de l’espèce humaine que ressentent les victimes avec la défense de la perpétuation de l’espèce biologique de l’homme au nom de la psychanalyse…

La tâche est d’autant plus urgente pour les psychanalystes de la FEDEPSY qu’elle a choisi de se confronter au discours politique et institutionnel, baigné d’humanitaire. De l’humain, à l’humanisme, à l’humanitaire et à l’humanitairerie (terme forgé par Alfred de Musset et repris par Lacan dans Télévision à propos du racisme…), le passage et si facile!

Ce questionnement, à la frontière des domaines clinique, éthique et politique, sera l’un des axes de travail des matinées de la Commission Européenne de la FEDEPSY (voir le premier argument en ligne sur le site de la FEDEPSY). Il a fait l’objet d’une première discussion le samedi 3 décembre 2018.

Les répercussions dans la clinique de la mise en interrogation de ce postulat que l’homme serait porteur d’une humanité radicale ne sont pas négligeables. D’une part, elle redonne consistance à l’idéologie Watsonnienne de l’homme machine, l' »humanitude » de l’homme n’étant à considérer que comme un artéfact, une tromperie abusivement entretenue que le comportementalisme est censé démystifier, d’autre part, elle conforte la lecture clinique des manifestations subjectives actuelles sous forme de troubles (en quantité et en diversité galopantes) légitimant les réponses thérapeutiques technicistes, cognitivo-comportementalistes.